Depuis 2003, le magazine de l'information économique calédonienne
Depuis 2003, le magazine de l'information économique calédonienne
Publié le
12 Aoû. 2013

Il faut favoriser l’essor du secteur de l’exportation

Pour Etienne Wasmer, « la Calédonie a des ressources importantes, une situation touristique privilégiée, des liens diplomatiques forts… Il y a énormément d’atouts à valoriser. Il faut simplement se mettre d’accord sur le développement de ces filières qu’il faut moderniser. »
Pour Etienne Wasmer, « la Calédonie a des ressources importantes, une situation touristique privilégiée, des liens diplomatiques forts… Il y a énormément d’atouts à valoriser. Il faut simplement se mettre d’accord sur le développement de ces filières qu’il faut moderniser. »
©Sciences Po

Paru dans :

Dans la rubrique
À la une
Nombre de vues
2123

Il y a un an, il remettait son rapport sur la situation économique de la Calédonie, rédigé avec Quentin David, chercheur à l’Université du Luxembourg. Étienne Wasmer, professeur d’économie à Sciences Po Paris, et codirecteur du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, revient pour Made In sur l’actualité économique calédonienne.

Vous êtes venu faire un premier diagnostic l’année dernière. Quelles sont les suites à y donner ?
Étienne Wasmer : Il y a effectivement des suites à y donner dans la mesure où le rapport propose un certain nombre de pistes de réflexion, qui demandaient un débat et une mise en œuvre sur le moyen terme. Si on me le demande, j’y donnerai suite avec grand plaisir. Ce n’est pas le cas pour l’instant. Mais vous savez, une fois que les diagnostics sont faits, la réponse n’est plus économique. Elle est politique. Ce sont des questions de choix démocratiques et des perspectives de long terme. Il faut se mettre d’accord sur un diagnostic partagé globalement, et aller dans cette direction. Il est important d’avoir une politique de long terme.  

La Calédonie vient de connaître une grève générale contre la vie chère. Un protocole de fin de conflit a été signé par l’ensemble des partenaires. Qu’en pensez-vous, au regard de vos préconisations précédentes ?
É. W. : La plupart des mesures proposées dans le rapport nécessitent des réformes assez profondes, dont les effets ne seraient pas immédiats. À l’inverse, un protocole de fin de conflit comprend des mesures d’urgence, ce n’est donc pas la même optique. Blocage des prix et contrôle des marges sont des mesures dont on sait qu’elles n’ont pas beaucoup d’intérêt dans le moyen terme, voire qu’elles peuvent avoir des effets contre-productifs. En revanche, dans une fin de conflit, elles sont sans doute de nature à apaiser ou à satisfaire une partie de la population. Nous sommes toujours dans la même tension : tant que l’on ne fait pas de réformes profondes de structure, la situation ne s’améliore pas, et l’on doit en venir à des mesures d’urgence dont, à mon avis, la plupart des effets seront au mieux temporaires, mais peuvent aussi se révéler contre-productifs.  

Pouvez-vous expliquer ?
É. W. : Le blocage des prix n’incite pas nécessairement les filières à s’approvisionner, ce qui peut conduire à un mécanisme de rationnement. Quant au contrôle des marges, j’ai toujours un peu de réticence. Si on contrôle les marges, on diminue les incitations à faire baisser les coûts. Les vendeurs souhaitent alors acheter au coût le plus élevé, pour revendre au coût le plus élevé. L’intérêt en termes de baisse des prix est tout sauf évident. D’un point de vue économique, ces mesures ne peuvent perdurer au-delà de quelques semaines. Il faut vraiment passer aux réformes de structure.  

Dans les mesures à plus long terme prises par le Territoire, il y a celle sur l’Autorité de la concurrence, et la loi antitrust qui s’y rattache. Qu’en pensez-vous ?
É. W. : Il est légitime de vouloir surveiller la concurrence et ses conséquences sur les prix. Toute économie moderne doit se doter de ce genre d’outils de contrôle.

Quelles seraient les deux mesures, parmi celles préconisées dans votre rapport, à mettre prioritairement en œuvre selon vous ?
 É. W. : Notre rapport se pose plus en termes de stratégie. Selon nous, une économie qui fonctionne principalement par des arrivées de capitaux extérieurs et des ressources minières est une économie fragile. Il fallait donc développer une stratégie économique visant à être moins dépendant de ces flux. Notre idée était de trouver différents secteurs qui puissent être concurrentiels et exporter, mais qui, aujourd’hui, ne peuvent l’être pour des raisons de coûts et exigent une modernisation de leur appareil de production. Un développement harmonieux est a contrario possible si l’on permet à un certain nombre d’industries d’exporter. Les coûts sont clairement un frein à ce développement.  L’ensemble des mesures que le rapport propose vise à réduire progressivement les coûts et à aider les entreprises à se moderniser pour leur permettre d’être plus concurrentielles sur les marchés internationaux. Cela passe aussi par une réforme de la fiscalité, ne pas taxer les exportations, mais plutôt les accompagner, et ainsi favoriser l’essor du secteur de l’exportation.  

Dans votre rapport, vous aviez parlé du « syndrome hollandais » qui peut aussi caractériser la Calédonie. Vous le décriviez comme un cycle qui crée de la cherté de vie là où une richesse (le nickel en NC) se développe. Est-ce que l’on sait comment se termine ce cycle généralement ?
É. W. : Je ne le sais pas, dans la mesure où ce syndrome est basé sur une exploitation de ressources sur des décennies. Le problème du syndrome hollandais n’est pas tant le fait que les prix augmentent, que le fait que le secteur du nickel attire beaucoup de ressources en termes de capital humain, de compétences, de stratégie de développement.
La conséquence est que cela grève un peu le développement des autres secteurs. C’est la raison pour laquelle il faut trouver un équilibre entre l’exploitation des ressources, qui sont une chance pour l’économie, et le fait que cela ne pénalise pas d’autres secteurs. Hors nickel, il n’y a quasiment pas d’exportation. C’est un peu mettre tous ses œufs dans le même panier, avec des ressources dont les prix fluctuent de manière importante sur les marchés mondiaux. Quand les prix augmentent très rapidement, cela signifie qu’il y a des ressources supplémentaires pour l’économie ; mais si elles sont redistribuées immédiatement dans le circuit économique, cela crée de l’inflation et pénalise les autres secteurs qui bénéficient de la hausse du cours. Quand cela baisse, c’est l’effet inverse, la demande s’effondre et cela pénalise à ce moment-là le secteur de la distribution. C’est autant une question de volatilité que de surchauffe de l’économie. La vraie stratégie de sortie consiste à isoler une partie des apports financiers et économiques dans un fond de stabilisation qui joue le rôle d’amortisseur.  

Toutes vos approches sont pour des économies « indépendantes ». Or, la compétence monétaire reste celle de l’État, et pourtant, quand on observe les chiffres de l’économie calédonienne, on constate que l’on a une économie déséquilibrée, avec une balance commerciale et monétaire déficitaire. Y a-t-il des pistes à trouver ?
É. W. : D’une façon générale, quand il y a déficit de la balance commerciale, idéalement, la solution serait de dévaluer afin de réduire le taux de change et restaurer la compétitivité et l’équilibre économique. Mais cela doit rester une mesure de dernier recours. Est-ce une solution adaptée à une petite économie ?
La question est difficile et il se peut que les coûts l'emportent sur les gains. Et de toute façon, en cas de vrai retour de conjoncture, il faudrait que cela soit accompagné de profondes réformes de structure. Ce que nous avons indiqué dans notre rapport, c’est que, progressivement, la dépendance aux ressources extérieures qui conduisent à la surchauffe de l’économie doit diminuer, de manière à compter sur ses propres forces économiques et miser sur le développement de secteurs exportateurs. La Calédonie a des ressources importantes (écologiques, minérales), elle a une situation touristique privilégiée, des liens diplomatiques forts… Il y a énormément d’atouts à valoriser. Il faut simplement se mettre d’accord sur le développement de ces filières qu’il faut moderniser. Et pour cela, il faut des fonds d’investissement. Ce peut être une solution pour rendre la dépendance à la métropole moins importante.  

Dans votre rapport, vous sous-entendez que l’on ne pourra pas faire l’économie de l’instauration de la TGA en Calédonie. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
É. W. : Notre impression est que le système actuel n’est pas très adapté, un peu complexe, et pas très transparent. Sur une facture, il est assez difficile de voir la part des taxes à l’importation, les marges, les prix. Pour nous, la simplification du système serait de toute façon favorable au consommateur, ne serait-ce qu’en termes de consommation. Par contre, nous sommes sceptiques sur le fait que la TGA puisse faire baisser rapidement les prix, ou au contraire qu’elle les fasse augmenter. Globalement, ce type de réforme de la fiscalité a un effet assez fin sur l’évolution des prix.   

Vous le dites, taxation et protection sont deux instruments différents…
É. W. : Effectivement. La taxation assure des ressources à la collectivité. La protection sert à protéger un secteur dont on estime que hors protection il ne serait pas viable, et que cela poserait des problèmes d’emploi. Dans un monde idéal, il n’y a pas besoin de protéger, parce que l’on a des secteurs performants et compétitifs.  Si l’on estime qu’il y a des secteurs qu’il faut protéger, il faut le faire différemment. Soit avec des contrôles à l’importation, des quotas, etc., sachant qu’en bonne logique économique, la protection ne peut pas être éternelle. Elle doit servir à défendre un secteur le temps qu’il s’adapte. Si on le protège éternellement, on déconnecte de plus en plus la zone économique de l’extérieur du monde, et cela conduit à une économie sous-compétitive. C’est aux politiques de mettre en place la protection, mais aussi ses conditions d’extinction. Notre logique est de dire qu’il ne faut pas avoir peur des forces du marché. Et quand elles sont trop violentes, il faut savoir mettre en place des instruments de régulation, mais toujours de manière transitoire.

Propos recueillis par Charlotte Antoine et Xavier Benoist

Paru dans :

Dans la rubrique
À la une
Nombre de vues
2123

 Pour suivre l'actualité, abonnez-vous à notre lettre d'information.

MADE IN

Journal économique de Nouvelle-Calédonie

Bureaux

Immeuble Oceanic
1er étage
3, rue Henri Simonin
Ducos

Courrier

MADE IN
BP 27035
Nouméa Cedex
Nouvelle-Calédonie

Contacts

Tél. : (687) 281 291
 Rédaction
 Publicité

FINC Le magazine Made In est une publication de la Fédération des Industries de Nouvelle-Caledonie -  Voir le site
 Copyright @ FINC - 2007-2018 | Conception et réalisation :  PAO Production