Depuis 2003, le magazine de l'information économique calédonienne
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Publié le
10 Déc. 2013

L’industrie locale est un socle en termes d’emplois

«Aucune économie ne lève totalement ses protections», explique Alexandre Gautier, directeur de l’ISEE.
«Aucune économie ne lève totalement ses protections», explique Alexandre Gautier, directeur de l’ISEE.

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La question agite les milieux économiques depuis quelques mois. Sur le territoire, mais plus largement au niveau mondial. La crise est-elle conjoncturelle ou structurelle ? Eléments de réponse avec Alexandre Gautier, directeur de l’Institut de la statistique et des études économiques.

Comment définir ce qui est structurel et ce qui est conjoncturel ?
Alexandre Gautier : Les évènements conjoncturels sont liés à des cycles économiques courts, de quelques mois. Ces mouvements sont anticipables, ou en tout cas, sont régis par des règles économiques de quelques mois. A contrario, ce qui est structurel est plus lié à des cycles, à des tendances longues.

Comment répondre à la question « la crise est-elle conjoncturelle ou structurelle » ?
A. G. : On ne peut pas vraiment y répondre. En tout cas, pas catégoriquement. Il y a sans doute un mix des deux. Il y a un mouvement de fond dans l’économie, avec les montées en charge des usines métallurgiques et, de manière plus globale, l’effet du nickel sur l’économie. Mais il y a aussi le développement économique que connaît la Calédonie au-delà du nickel : son attractivité, l’accroissement des revenus qui est réel, même si certains en doutent. Or, on a coutume de dire que les fondamentaux économiques sont bons. Les phénomènes structurels qui régissent l’économie à moyen et long terme sont bien orientés. Cela signifie que les prix sont globalement contenus, que le pouvoir d’achat progresse. Au-delà du conjoncturel, qui peut avoir des effets négatifs sur quelques mois, l’activité économique s’accroît. Ce n’est pas une évidence partout. Les fondamentaux économiques de la Polynésie française ne sont pas les mêmes par exemple. Pour expliquer cela, l’investissement, l’autre mouvement fondamental, est très bien orienté en Calédonie, et les niveaux d’intérêt, l’attractivité pour les investisseurs, sont favorables. Conjoncturellement, il peut y avoir des éléments qui « désincitent » les investisseurs, comme l’instabilité institutionnelle, le flou sur l’avenir, mais globalement, la Calédonie est attractive pour les investisseurs.

Est-ce que les prochaines élections ont un impact sur l’économie ?
A. G. : Je ne pense pas. C’est un fantasme d’économistes. On sait qu’avant un scrutin, et pas forcément de grande importance, il y a une forme d’incertitude qui peut, très conjoncturellement, avoir quelques effets. Effets négatifs mais aussi positifs car souvent, en période préélectorale, la dépense publique est plus forte. Mais dire que l’incertitude institutionnelle de 2014 ou à plus long terme a des effets, je ne le crois pas. Ce qui veut donc dire que la tendance qui s’amorce est plus structurelle que conjoncturelle.

Comment expliquer cette tendance structurelle justement ?
A. G. : En partie parce que l’économie calédonienne est de plus en plus ouverte sur le monde. De fait, cette structure mondialisée a un impact sur l’économie du Territoire. Aujourd’hui on y voit un impact négatif, en raison de la crise mondiale, mais cette ouverture sur le monde a surtout des effets positifs sur le long terme. Globalement, l’économie mondiale progresse plus vite quand elle est ouverte que fermée. C’est un phénomène totalement irréversible. Quand on parle de l’économie calédonienne, en résumant très rapidement, on parle du nickel et du tourisme. Or, je pense qu’il n’y a pas deux marchés plus mondiaux voire mondialisés que ceux de l’industrie métallurgique et de l’industrie du tourisme. Du coup, impossible de dire que l’on ne ressent pas les effets de la crise. Certes, elle est ressentie avec un certain décalage. À titre d’exemple, le bilan conjoncturel du premier semestre fait état d’extractions minières qui n’ont jamais été aussi fortes, de ventes en volume qui n’ont jamais été aussi fortes et pour autant, ce que cela rapporte aux entreprises exportatrices plafonne. On produit plus pour vendre à la même valeur.

La Calédonie est dotée d’une industrie de transformation dynamique. Comment cette industrie peut-elle être un acteur pour lutter contre la crise ?
A. G. : C’est une force que d’avoir une économie de production locale qui vienne alimenter le marché, notamment d’emplois ; qui vienne jouer, aussi, un rôle d’amortisseur sur ces soubresauts internationaux, et qui vienne surtout en appui des grands marchés mondiaux sur lesquels la Calédonie a de l’importance. Prenons le nickel. Sans les producteurs industriels, il aurait beaucoup moins d’importance, nécessiterait beaucoup plus d’importations, d’échanges, et serait certainement moins pourvoyeur d’emplois. Incontestablement, l’industrie locale est un socle en termes d’emplois. N’oublions pas que l’un des aspects de la mondialisation, c’est celui de l’emploi, et de fait, celui de la délocalisation de l’emploi. À ce titre, c’est une grande force que de posséder une industrie capable de faire face aux enjeux internationaux.

Pour vous, justement, l’industrie calédonienne est-elle capable de faire face à ces enjeux mondiaux ?
A. G. : Ce n’est pas totalement évident. Est-elle capable de progresser en compétitivité pour s’exporter ? Est-elle capable de gagner en productivité pour plus d’efficacité et donc plus de compétitivité ? Ce n’est pas une évidence. Je pense qu’elle est trop protégée, maternée… elle n’a pas à montrer les dents et le marché mondial est sans pitié.

Mais sans protection, comme l’industrie peut-elle se défendre ?
A. G. : Par l’ouverture sur d’autres marchés. On en revient toujours sur les fondamentaux. Si on reste sur notre marché calédonien, il n’est pas possible de vivre sans cette protection et pour certains, ce n’est même pas suffisant. Je ne dis pas que les industriels profitent de ces protections. Pour certains, elles sont non seulement vitales, mais elles sont sans doute insuffisantes parce que, même protégé, le marché local est trop étroit. Ce qui me semble une faiblesse n’est pas tant le manque d’insertion sur la zone que l’écart de développement avec le reste de la zone. C’est assez difficile de s’ouvrir sur les marchés de cette zone quand on a un niveau de développement supérieur. Il y a une asymétrie dans les échanges qui est difficile à gérer pour une entreprise locale. Comment vendre des produits, même en faisant d’énormes efforts de productivité, qui a certes un intérêt chez nos voisins, mais que leur pouvoir d’achat ne leur permet pas d’acheter. Cela limite le potentiel de clients à l’ouverture.

Imaginons un marché commun océanien, notamment avec la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Cela suffirait-il à lever les protections de marché ?
A. G. : Probablement. Mais pour autant, aucune économie ne lève totalement ses protections. Le modèle de protection internationale, c’est la protection des entreprises naissantes ou des secteurs économiques innovants qui ne peuvent pas être rentables à court terme et qui ont besoin, pendant leur période de maturation, d’être protégés. Et progressivement, des protections moindres, voire, à l’inverse, des subventions, des incitations à s’exporter. Ce qui n’existe pas vraiment sur le territoire. On protège sur le marché local, mais on n’offre pas de subventions pour exporter. Or, les premières années, exporter, cela coûte cher. Regardez les déplacements du Premier ministre ou des ministres du Gouvernement… ils sont souvent accompagnés de chefs d’entreprise. Cela coûte tellement cher et il est tellement difficile de s’implanter sur les marchés internationaux qu’il faut à ces entreprises, une voie supra pour porter l’intérêt économique. Cela a été notamment le cas de Sun Ray l’an dernier à Singapour (cf. Made In no 26).

L’inflation a perdu un point en quatre mois. Que nous apprend ce chiffre ?
A. G. : Les tendances désinflationnistes se sont enclenchées dès le premier semestre, notamment en raison de la détente du marché mondial du pétrole fin 2012. On peut au mieux gagner encore un point, mais il faudrait 30 ans comme cela, pour qu’il n’y ait plus d’écart de prix avec la métropole. Attention cependant à ne pas confondre le niveau de prix élevé, qui appelle sans doute des mesures structurelles, et les évolutions des prix, l’inflation, qui n’est pas élevée. Elle est même faible, et l’était même avant la vie chère, autour de 1,7 %. La faire passer à 0,7 % comme aujourd’hui, c’est la faire passer à un niveau faible, trop faible même. La marque d’une économie en crise est une économie dans laquelle la monnaie ne circule plus et dans laquelle l’inflation est très faible, ce qui est le cas de l’Europe depuis 3 ans. Concrètement, cela joue sur l’anticipation des acteurs. Pourquoi acheter aujourd’hui un produit quand je sais qu’il sera moins cher demain ? Cela bloque la consommation mais aussi les investissements. Une inflation modérée, signe d’une économie maîtrisée, mais qui permet le fonctionnement économique, est autour de 2 %.

On en parle beaucoup mais qu’est-ce que le pouvoir d’achat ?
A. G. : C’est une évolution du revenu auquel on retire l’évolution des prix. Il s’exprime en pourcentage et progresse, ou pas. Plus l’évolution des prix est faible, plus le pouvoir d’achat augmente. Mais si les revenus n’augmentent pas plus vite que l’inflation, le pouvoir d’achat ne bouge pas. Théoriquement, par réglementation, si les prix sont gelés, les salaires le sont aussi. Négocier des hausses de salaires quand les prix sont gelés, est extrêmement délicat. Pour certains, cela peut mettre en péril une partie de leur activité. Sur le fond, le gel des prix, c’est le couvercle sur la cocotte-minute. Attention à dévisser la soupape, et pour cela il faut enclencher les réformes structurelles, fiscales, de la concurrence. Si le contrôle des prix a été possible, c’est parce qu’il accompagne des réformes, et qu’il est temporaire. Si cela devait durer, cela aurait des effets négatifs, car cela vitrifie les positions concurrentielles.

Propos recueillis par Charlotte Antoine

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L'équipe de rédaction Made In est composée d'intervenants ponctuels mais aussi de journalistes présents depuis plusieurs années. Ces derniers ont d'ailleurs leur propres signatures sur les articles qu'ils rédigent.

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